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Shabastet

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  • : Blog sur la danse en général et l'opéra de paris en particulier rédigé par Valérie Beck, administratrice du forum danses pluriel
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Danser, telle la phalène sous la lune, le pinceau du calligraphe, ou l'atome dans l'infini 

                                              

marie-taglioni-in-zephire.jpg

14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 17:41

 

 

Bien que je n’aie jamais vu Agon sur scène, l’œuvre m’était étrangement familière à cause de cette photo qui figurait dans un livre qu’enfant, j’adorais.  A partir de ce cliché datant des années 60, j’avais récréé  tout un ballet aussi « moderne » que possible. Quelque chose m’intriguait dans l’entrelacement des développés quatrième, dans les ports de bras, et même dans les costumes. J’étais fascinée par ces danseuses figées pour l’éternité dans cet instant étrange qui semblait promettre une œuvre unique et incomparable à tout ce qui existait déjà en danse.

Plus tard, j'appris que Stravinsky avait composé la musique à la demande de Balanchine, à une période où il s'intéressait aux trois Viennois, au sérialisme et au dodécaphonisme.

 

 En découvrant Agon pour la première fois  50 ans plus tard, je retrouve intacte ma curiosité enfantine. Voilà un Balanchine qui me ravit ; tout interroge, questionne, étonne. On croit suivre les danseurs dans une histoire, ils nous en servent une autre. La lumineuse Charline Giezendanner offre fraîcheur et spontanéité, tandis que Germain Louvet, peut-être tout juste échappé d’une fête galante à la Watteau, badine et danse avec impertinence ;  un peu plus tard,  Paul Marque et Pablo Legasa bondissent joyeusement à côté d’une Hannah O Neil espiègle, qui les taquine de ses pointes et décoche du coin de l’œil à ses deux chevaliers-fervents-servants,  des regards malicieux. Lorsque Ould Braham et Paquette entrent en scène,  l’air devient plus dense, et, comme dans les contes, la scène rétrécit. La belle Myriam, merveilleuse de sensualité,  fait languir Karl Paquette  en enroulant sa silhouette-liane autour de lui, comme le lierre autour du chêne ; il est à ses pieds – et on le comprend-  et, amoureux transi,  répond à toutes les propositions de la belle qui le repousse, le rappelle, l’ordonne, le console, l’ensorcèle, puis s’abandonne. Leur pas de deux est d’une fluidité et d’une langueur à la fois extravagante et lyrique ; les jeux pour rire des couples, trios ou quatuors qui les ont précédés laissent place à un moment hors temps, intense, où la beauté esthétique de leurs figures amoureuses rend la musique, à laquelle, jusqu’à présent, on n’avait pas trop prêté attention, (on aurait pu voir toutes ces scènes dansées sans elle) -  tout à coup complice. Elle devient le spectateur silencieux, ou le troisième danseur invisible ;  comme si  musique et les artistes se révélaient l’un l’autre. On   aurait bien gardés sous nos yeux plus longtemps ces deux artistes exceptionnels, qui, malheureusement, nous font prendre conscience qu’avant eux, tout le monde  a fait beaucoup de bruit pour rien !  

Agon m’a réconciliée avec Balanchine dont la Valse sirupeuse m’était restée sur l’estomac.

Agon/ Grand Miroir/ Le Sacre du printemps 12 novembre 2017

Grand Miroir de Teshigawara, chorégraphié sur un concerto pour violon d’Esa-Pekka Salonen (2009) qui n’offre rien de bien nouveau mais reste agréable à l’oreille, est une œuvre qui, pendant trente minutes, nous fait croire que quelque chose d’extraordinaire va se passer. Un drame couve, on le sent bien. Les scènes s’enchaînent les unes aux autres ; au départ, ce n'est qu'un simple tourbillon de danseurs isolés qui traversent la scène, comme des phalènes sous levothyrox. Ce n’est pas désagréable, on se laisse peu à peu emporter, comme lorsque nos yeux fixent les tourbillons qui se forment dans une rivière, puis disparaissent. Il y a quelque chose d'hypnotique qui nous met dans un état particulier. Alors on attend... Tout à coup, la fragile Lydie Vareilhes agonise tout à coup, dans des tortillements de corps convulsifs,  tandis qu’en arrière-plan un groupe glisse du fond de la scène sur le devant, en répétant à l’infini une pavane macabre ; on pense alors à  Dream de Kurosawa et à cette étrange Tunnel dans lequel un soldat retrouve ses camarades morts au combat.

L’intensité dramatique de Juliette Hilaire, puissante, extatique, donne  tout à coup de l’ampleur à la musique, qui  semble jaillir du corps de la danseuse : on est fasciné et notre regard ne peut plus quitter l’artiste, si juste dans sa danse que tous les autres ont l’air de  faire semblant de danser.  Un peu plus tard,  la poétique silhouette d’un Mathieu Ganio rongé par des souvenirs hallucinés, ondule bizarrement, entre remord et douleur.  Un climax approche, on attend d’être emporté, mais l’œuvre ne trouve pas son point culminant. Le climax n’aura pas lieu et l’œuvre se termine en queue de poissons, nous laissant frustrée sur notre fauteuil,  malgré la beauté et/ou l’intensité de biens des passages.

Agon/ Grand Miroir/ Le Sacre du printemps 12 novembre 2017

Et puis vient le Sacre du printemps de Pina Bausch, qui m’avait laissée en 2010 presque aussi anéantie que les danseurs. Miteki Kudo  était l’élue, mais j’avais surtout été fascinée ce jour-là par Abbagnato.  Là, curieusement, aucune émotion n’a jailli. Tout le monde est super en forme, aucune fatigue ne pointe, et les émotions sont forcées. Elles ne passent pas la rampe. Il faut dire que les danseurs ne sont guère portés par un orchestre poussif, qui a perdu son agressivité. La baguette molle de Benjamin Shwartz, étouffe  les bois, musèle  les percussions, amollit l’ensemble. Plus de rugissement, de cris, de chocs, ou de murmures lancinants ; plus de pas feutrés, d’appels joyeux, de réponses à contre sens ; plus de martellement, de halètement, de plaintes ; plus rien en fait. Un discours lissé, policé, assagit, raboté ! Un comble pour cette pièce ! On se console    en regardant  la beauté des ensembles des filles ou des garçons, sans qu’aucun drame ne pointe le bout de son nez.  Lorsque l’Elue-Baulac danse les dix dernières minutes, on est impressionnée par son corps devenu une percussion. Pas une plainte ne s’élève de la danseuse mais une rage qui explose comme une bombe. Sa danse est tout en nerf, sa précision rythmique hallucinante. Les tressautements de son corps n’appellent pas à la compassion, mais libère une fureur de fauve capturé malgré lui qui luttera jusqu'à sa dernière griffe. Malheureusement, malgré tout le talent de cette danseuse,  cette transe finale tombe à plat car elle n’a été préparée ni pas le groupe, bondissant et lyrique, ni par l’orchestre mollasson et muselé.  Dommage. Malgré tout, j’ai admiré chacun et chacune, sans jamais entrer dans l’œuvre, juste heureuse de voir tous ces merveilleux artistes jouer dans ce bac à sable géant !

Les techniciens disposent la terre pour le Sacre

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18 juillet 2017 2 18 /07 /juillet /2017 08:04
Hannah O'Neill - Vincent Chaillet : la Sylphide ( Pierre Lacotte) 16 juillet 2017 Palais Garnier

N’ayant pu pour différentes raisons assister à aucune Sylphide prévue, j’avais pris deux jours avant une place pour voir la distribution O' Neill, Chaillet, Colasante sans  autre attente que celle de revoir un ballet qui m’avait vraiment émue lorsque je l’avais revu 13 ans plus tôt dansé par Ganio-Ciaravola après l'avoir boudé lors des précédentes reprises car, faut d’interprètes convaincants, je m’étais ennuyée. La représentation du 16 juillet a été bien au-delà de ce que j’espérais et je suis ressortie du Palais Garnier des ailes au pied, voletant au dessus de l’asphalte brûlante, sans même me rendre compte que Paris grouillait de monde, de chaleur et de bruit parce que j’étais encore au cœur de la forêt profonde, émue par le destin tragique de  James et de la pauvre Sylphide. Mais je raconte cette histoire à l’envers.

Tout au long du 1er acte, James, déchiré entre ses deux amours lutte contre lui-même pour ne pas sombrer dans la folie. C’est un être tourmenté, qui n’entend pas se laisser séduire par ses propres chimères et se raccroche de toutes ses forces à Effie, sa fiancé, qu’il aime tendrement et à qui il ne souhaite surtout pas faire de mal. Si par colère, il met à la porte la sorcière venue lui annoncer qu’il n'épousera pas la fraîche Effie, c’est parce qu’il sait que la vieille femme a raison et  qu'il tente par ce geste dérisoire de reprendre le contrôle de lui-même. Il s’efforce d’opposer au monde irréel qui l’attire comme un aimant et causera sa perte, - tout comme l’Onuphrius de Théophile Gautier,- le monde rassurant de sa demeure, de ses amis, de sa vie simple mais concrète. Mais toutes ses résolutions cèdent sous le charme évanescent de la Sylphide qui lui laisse entrevoir un monde d’une poésie infinie dans lequel elle veut l’emmener bien qu’il tente toujours de lui résister.  

La composition de James  de Vincent Chailley est donc loin du jeune homme rêveur de Mathieu Ganio par exemple, mais tout aussi convaincante. Vincent Chailley possède un ballon impressionnant, une belle présence scénique, des pirouettes d’une grande rapidité d'exécution, des sauts d’une belle élasticité qui met en valeur ses longues lignes, de l’énergie.  Il s’est engagé de toute son âme dans son personnage qu’il a rendu touchant car on le voit lentement sombrer peu à peu dans un rêve qui ne le mènera qu’au malheur.

 

 À ses côtés,  Effie-Colasante a tout ce qu’il faut pour le rassurer : de cette fiancée attachante, bonne fille, émane un petit air frais campagnard qui ancre James dans sa vie présente et doit lui faire le plus grand bien. Effie danse avec un naturel confondant de simplicité et de tendresse, ce qui permet un contraste saisissant avec la fille de l’air qu’incarne l’extraordinaire Hannah O ' Neill. Cette dernière  est sans doute arrivée par la fenêtre, par hasard,  poussée par  un courant d’air et, comme Tribly, a  jeté son dévolu sur James sans raison. Elle s’est attachée à lui et trouve naturel qu’il fasse de même, abandonnant tout pour  lui consacrer chaque seconde de sa vie. Hannah O Neil est une Sylphide simple, presque naïve, qui  ignore tout du monde de James et ne s’y intéresse d’ailleurs pas du tout. Au dessus de ses pieds qui effleurent à peine le sol dans une batterie vertigineuse et une succession de petits pas à la précision millimétrique et pourtant d’une infinie poésie, le buste ondoie souplement comme les branches d’un grand saule tandis que  la jupe blanche flotte comme la corolle de grandes fleurs bercées par le vent. Hannah O Neil est l’incarnation parfaite de la poésie, de la douceur, du rêve, de la beauté, du féminin inaccessible.  Immatérielle, désarmante parce qu’elle semble à peine avoir conscience d’elle-même, elle n’est heureuse qu’en étant près de son James chéri et le serait plus encore s’il voulait bien la suivre dans la forêt.

Ces trois artistes ont donné une intensité dramatique poignante à la fin du 1er acte, lorsque James, déchiré entre les deux modèles du féminin, blesse sans le vouloir Effie qui ne comprend pas se passe.  Bien qu’il tente de toutes ses forces de repousser la Sylphide, il finit par succomber presque malgré lui à son appel et laisse sa fiancée éplorée. Et à cette intensité dramatique faisait écho une beauté visuelle à couper le souffle : un véritable instant de grâce artistique servie par trois artistes qui se mettent en valeur l’un l’autre pour notre plus grand plaisir de spectateur.

 

Hannah O'Neill - Vincent Chaillet : la Sylphide ( Pierre Lacotte) 16 juillet 2017 Palais Garnier

Au second acte, dans la forêt, Hannah O'Neill  tout à son aise, oublie trop souvent que son amoureux  n’a pas d’ailes pour la suivre dans les arbres.  Et voilà James à nouveau déchiré après avoir goûté quelques rares plaisirs à danser près de celle qu’il aime  dans la clairière,  réalisant tout à coup qu’il a tout abandonné pour aimer un être volatile, impalpable, insaisissable qui ne lui offre que l’illusion de l’amour. Chaillet est très expressif : son visage exprime tour à tour la joie, l’amour, le désarroi, la désillusion, la consternation, la colère, les reproches qu’il se fait à lui-même. Toutes les affres de la condition d’un humain qui rêve de l’autre monde mais ne peut le rejoindre s’inscrivent sur son visage et le rendent terriblement touchant.  Comprenant que malgré tout son amour et sa bonne volonté, le monde de la Sylphide lui reste inaccessible, il s’en remet alors à la méchante Sorcière-Houette (qui a réjoui le public avec ses mimiques) qui lui laisse croire qu’il pourra aimer la Sylphide comme une femme.

Privée d’ailes à cause de l’écharpe maléfique, la Sylphide meurt sous ses yeux comme elle est née : sans le vouloir, presque sans le savoir, dans un léger souffle de vent. Ce qui la peine le plus n’est pas la perte de ses ailes qui la chagrine à peine, ni sa propre mort qu’elle accepte, mais ses adieux à son James chéri, tellement malheureux et qu’elle essaie de consoler avec le peu de forces qui lui reste.  Elle regarde ses ailes en acceptant son destin puis s’effondre sur le sol, comme ses papillons blancs au jardin à la fin de l’été, qui tentent quelques derniers battements d’ailes avant que le vent ne les emporte au loin, sans vie et comme fanés.

 

Le corps de ballet fut impeccable, tant pour la poésie des Sylphides – quel magnifique travail d’ensemble – que pour les danses enjouées des Ecossais.

Le chef a su tirer le meilleur parti de l’orchestre, malgré des cuivres calamiteux.

On entend déjà dans la partition les futures échos de Giselle et aussi de Sylvia. (Thème d’Aminta à la flûte).

 

Je reviens sur les deux artistes Vincent Chaillet, premier danseur,  qui campe toujours des personnages très travaillés. C’est d’autant plus admirable que la plupart du temps, il ne danse qu’une seule fois le rôle-titre, qu’il aborde donc tout neuf sur scène mais qui montre à chaque fois une vraie intelligence car cet artiste apporte toujours quelque chose de personnel à ses personnages. En outre, sa technique est vraiment très belle.

 

Quant à Hannah, et bien elle éclipse pour moi toutes les étoiles actuelles. D’ailleurs, Pierre Lacotte l’adore. Sa Paquita était pleine de fraîcheur,  son Odette poignante et son Odile fascinante. Sa Titania, ce printemps, était un pur  délice d’humour et de féminité.

Elle n’a que 24 ans, est une véritable virtuose, et surtout a ce petit quelque chose de plus qui ne s’acquiert pas par le travail. Sa danse d’une beauté à couper le souffle, possède autant de force que de douceur   parce ses bras, son buste, son cou sont complément libres par rapport au puissant travail des jambes et des pieds, ce qui fait qu’on ne voit jamais le moindre effort.

Hannah O'Neill - Vincent Chaillet : la Sylphide ( Pierre Lacotte) 16 juillet 2017 Palais Garnier
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16 mai 2017 2 16 /05 /mai /2017 07:43
 La Valse de Balanchine, En Sol de Robbins, Boléro de Cherkaoui, Opéra Garnier- 14 mai 2017

Dans un hommage à Ravel à travers trois chorégraphes, ne sommes-nous pas en droit d’attendre un orchestre sensible, sans fausse note, capable de rendre toute la subtilité de la palette sonore du compositeur et de donner au rythme souplesse, précision et vivacité ? C’est croire ce prodige possible à Garnier, qui la plupart du temps n’offre, en guise d’accompagnement de la danse depuis des années, que des prestations que renieraient les plus obscures petites écoles de musique. Pauvres danseurs, traités au rabais par rapport au lyrique…

Dans ce contexte-là, que pouvait-on attendre de la Valse de Balanchine qui utilise à la fois les Valses Nobles et sentimentales composées avant la 1ere guerre mondiale, puis La Valse, composée en 1920 ? Et bien, précisément, ce que l’orchestre n’est pas capable d’offrir : une lecture subtile d’une œuvre vraiment belle, mais qui ne doit pas être dansée au 1er degré ; hélas, le corps de ballet, aussi peu inspiré que l’orchestre, a offert une prestation digne de celle de l’opéra de Vienne pour le Nouvel An, c'est-à-dire un divertissement  « au pied de la lettre », mais quelque chose me pousse à croire que les fautifs ne sont pas les danseurs, mais les répétiteurs…

 

Seuls, Marion Barbeau et Yannick Bittencourt qui rendent vivante, palpable et vibrante chaque note (même les fausses !) donnent à cette œuvre une nostalgie ardente et spirituelle. L’incandescence de la superbe Marion s’allie parfaitement aux lignes longues et pures de Yannick Bittencourt, tout en élégance ; les deux se complètent sans se contredire et font naître un monde révolu qui s’évanouira à la fin de la Valse. De même, Dorothée Gilbert et Mathieu Ganio, qui, à peine entrés en scène, donnent à l’espace scénique une densité pleine de gravité en le resserrant autour d'eux, une matérialité qui contraste subtilement avec l’esprit en apparence léger qui se dégage de la chorégraphie. Audric Bézard, quant à lui, impose sa présence sombre et charismatique. Malheureusement, le reste des danseurs étaient moins inspirés.

 

 La Valse de Balanchine, En Sol de Robbins, Boléro de Cherkaoui, Opéra Garnier- 14 mai 2017

La deuxième oeuvre était en Sol : nouvelle déception, qui ne vient pas du pianiste, malgré un son « étouffé » par la fosse d’orchestre,  mais des cuivres qui couvrent tout l’orchestre  et qui dès le début, rivalisent pour savoir qui fera le plus de fausses notes ! Comment peut-on, madame la trompette, rater non pas une note, mais toute sa ligne mélodique ? Côté danseurs, les répétitions n’ont pas su leur insuffler le peps nécessaire qui « déniaise » en Sol, - comme en 2009 -  qui là encore doit être dansé au second degré, car cette œuvre est à la fois un clin d’œil au délicieux et désuet Train Bleu de Nijinska, dans lequel une troupe de jeunes gens se pavanent sur la plage et se volent la vedette à qui mieux mieux, et aux musicals américains. Alors, c’est joli, c’est gracieux, mais le tout manque d’accents, de  rythmes, d’un petit grain de folie en un mot.

Le couple Ould Braham-Heymann moins rythmique et jazzy que poète  est cependant superbe : Myriam entre en scène non pas comme une " gymnaste rythmique" qui provoque l’admiration de toute une plage, avec sa ligne, son bronzage,  son allure, et ses muscles  mais plutôt comme une ravissante naïade qui quitte sa baignade,  souple comme une ondine.  Sa " demoiselle de la plage" joue sur la délicatesse des poignets, des épaules, des chevilles,  sur les ondulations d'un buste qui épouse toutes les nuances données à sa danse ; cette fille est née de l'écume et en garde la fragilité, l'évanescence.
C’est à  ses pointes qu’elle confie les accents jazzy de la musique. Quand elle traverse la scène en reculant, ses pieds semblent " clapoter", comme si, créature aquatique, elle n’était pas faite de chairs et d’os. Moins meneuse de revue que nymphe des eaux, elle dépose une grâce mutine et enchanteresse sur le groupe des « « beaux gosses » qui jouent des muscles sur la plage et la suivent, fascinés.

Chez Heymann, les accents jazzy sont estompés au profit d'un lyrisme tout en retenue, mais d'une profondeur vertigineuse, mais avec toute la distance nécessaire : au fond, c'est très ravélien!

 Dès le début de l’adage, les deux danseurs,  immobiles, tissent un lien invisible, mais palpable.  On sent ces deux êtres attirés l'un vers l'autre sans savoir pourquoi ; alors, on pense peut être plus à Giselle qu'à Robbins mais au fond, qu'importe, ils offrent un moment hors du temps et le public ne s'est pas trompé qui les a chaleureusement applaudis tout de suite après l'adage.

 

 La Valse de Balanchine, En Sol de Robbins, Boléro de Cherkaoui, Opéra Garnier- 14 mai 2017

Et puis venait le Boléro ( Cherkaoui, Jalet, Abramovic) : mais qui a bien pu avoir l’idée stupide d'ajouter une lourde et inutile pulsation en coulisse en prélude à ce Boléro ? Quel en est l’intérêt?

Au début, tous ces danseurs en blanc, sur fond noir – très dans l’air du temps depuis une vingtaine d’années-  c’est joli. Mais très vite, en voyant des yantras qui tournent sur le sol – ce sont des cercles qui servent en méditation à la concentration sur les cakras- on comprend qu’on vient encore nous parler de méditation. Donc tout le monde se met à tourner sur un orchestre qui massacre consciencieusement l’œuvre : impossible de distinguer le superbe travail d’orchestration de Ravel dans cette bouillie sonore, même la caisse claire est inaudible dès le début ! Il faut le faire quand même ! Le soir des adieux de Le Riche, l’orchestre avait une tout autre tenue ! Là on croit entendre un fichier midi, car tout est « rétréci » " riquiqui" et le crescendo est amené avec la délicatesse d’un après-midi passé sur le stade d’un moto-cross.  

C’est parti pour 14 minutes : on attend, mais il ne se passe rien. Côté danseurs, sûr, ils doivent vivre de grandes choses, à tourner comme ça,  et au bout de de cinq-six minutes, on pense : « mais ils vont finir par vomir à tourner toujours dans le même sens ! » Et bien justement ! Ouf, pour faire passer les nausées, à présent, on change de sens, on tourne dans l’autre maintenant ! et dire qu'ils sont trois chorégraphes! ça valait bien la peine, tiens!

 

Tandis que la Valse avait obtenu des applaudissements polis, En Sol, des applaudissements un peu plus fournis, le Boléro a suscité une sorte d’hystérie facile à comprendre : c’est comme dans les raves, une pulsation qu’on bat pendant plus de dix minutes échauffe le sang ! Et le public qui a  l’air de s’ennuyer depuis une heure trente ( c’est long, 40 minutes d’entracte pour 46 minutes de danse !) se défoule à présent : il va enfin pouvoir sortir.

Dernière chose : je remercie chaleureusement les parents qui ont la bonne idée d’emmener de très jeunes enfants – trois ans peut être – qui commentent ce qu’ils voient sur scène de leurs jolies petites voix, pendant tout le concerto de Ravel… c’est de plus en plus courant bien sûr, on emmène les enfants, tant pis si ces chers petits parlent tout haut, sautent, ou gesticulent. Comme ces cinémas, maintenant, qui créent des séances pour que les parents emmènent avec eux leurs touts petits enfants, et tant pis si les films ne sont pas adaptés à leur jeune âge !

J’attends donc de revoir tous ces beaux artistes admirés dans le Songe de Balanchine et le Lac de cet hiver dans des œuvres mieux répétées, mieux digérées et dirigées, car j’ai eu l’impression d’assister à un beau gâchis…  

 

 La Valse de Balanchine, En Sol de Robbins, Boléro de Cherkaoui, Opéra Garnier- 14 mai 2017

A noter ce blu-ray ou Dvd, " hommage à Robbins" dans lequel nous trouvons En Sol, superbement dansé par le corps de ballet - je suis plus réticente pour les solistes - le ballet plein d'humour, Le Concert, et In the Night avec trois couples superbes... a avoir absolument!

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 09:02
Photo pour l'opéra de Paris Agathe Poupeney

Photo pour l'opéra de Paris Agathe Poupeney

Le Songe du 12 mars à 14h30 - O Neill – Révillion - Sae Eun Park - Zusperreguy- Chaillet – Valastro – Kirscher - Viikinkoski (en remplacement de Renavand)  Barbeau- Magnenet....

Grâce à tous ces merveilleux interprètes  ci-dessus cités, qui ont tous l'air heureux sur scène, (on peut dire ce qu'on veut de A Dupont, il semble en tous cas qu’elle apporte  à la compagnie une sérénité qui manquait avant son arrivée) l’œuvre est plutôt plaisante à voir bien qu’elle soit très inégale. Balanchine a magnifiquement saisi et compris le triple univers de ce Songe, qui oscille entre violence, poésie et rire; il lui est fidèle par l'esprit et en restitue avec maestria toute sa quintessence : quel bel hommage! Vers la fin de la première partie, les entrées et sorties des protagonistes  sont réglées avec une maestria alliée à virtuosité digne des plus grands cinéastes. Du très bel ouvrage. Il est dommage, dans ce contexte, que sa poésie soit si mièvre :  les enfants qui font des rondes interminables en battant des bras,  les fées qui arabesquisent et sautent la moitié du temps, ou bien font des petites menées bras en couronne le reste de celui-ci,  tout cela est bien lassant ; et puis ça virevolte dans tous les sens, en marquant avec application la pulsation jusqu’à la nausée, appauvrissant la musique qui se vide de sa magie… si en plus, on rajoute les costumes  un peu mièvres ((petite cape ridicule, ailes pour libellules de maisons de retraite, petites jupettes pseudo-athénienne,  petites cornes... et j'en passe!) le tout a des relents de ces interminables spectacles d’enfants de fin d’années scolaires. 
Heureusement dans ce ballet disparate,  un tout autre  Balanchine apparaît  lorsqu'il s'attaque au registre comique et là, il touche au sublime : que ce soit les comédiens, et notamment Bottom - l'excellent Takeru Coste qui arrive à donner mille expressions à sa tête d'âne et une façon comique de poser ses pieds à tel point qu'on croit voir des sabots - ou bien encore avec Puck, facétieux à souhait -  le non moins excellent Antoine Kirscher  qui s’en donne à cœur joie  - Balanchine insuffle cette incroyable légèreté qui côtoie la violence et la brutalité des sentiments amoureux.

Photo pour l'opéra de Paris Agathe Poupeney

Photo pour l'opéra de Paris Agathe Poupeney

Poignante Sae Eun Park, qui, en Héléna, décline un amour non-payé de retour et se fait rudoyer par le brutal Démétrius (Vincent Chaillet). Très expressive dans ce type de registre qui lui va comme un gant, Sae Eun nous avait déjà envoûtée dans le quatuor de ATK, par la flamme et la passion  qui couvent en elle ; dans ce rôle, elle peut y donner libre cours et se montre tout à la fois vulnérable et puissante… et drôle. Elle a une façon irrésistible de tourner la tête lorsque Démétrius lui déclare son amour, (il a changé radicalement de sentiment grâce à la fleur de Puck)  pour savoir si c’est bien à elle qu’il s’adresse. Superbe duo des deux amoureux (Valastro et Chaillet) qui se combattent, et qui,  en un rien de temps, font basculer la pièce de l'amour au drame  : Balanchine restitue avec une économie de moyens qu’on admire toutes ces nuances de l'amour qui rend fou, telles que décrites par Shakespeare.

Autres points forts de cette représentation : Fabien Révillion, qui, avec une superbe batterie, une belle élévation dans les sauts, des pirouettes énergiques et virtuoses,  une générosité  et une passion en scène immense, incarne un flamboyant Obéron – le maître du jeu qui règle quand Puck désorganise tout -  aux côtés d'une délicieuse Hannah O Neil pleine de grâce, irrésistible lorsqu'elle s'éprend de l'âne-Takeru Coste, en lui apportant de l'herbe ou en lui tressant des couronnes de fleurs sur la tête; tout en restant gracieuse, légère, souriante, elle nuance sa danse d’ un humour tout en finesse. Du grand art! Et tout cela l'air de rien, un peu comme Audrey Hepburn dans ses comédies.


Enfin, même si on la voit peu, Ida Viikikonski est une Hippolyte bondissante et magnifique au milieu de ses chiens. Splendide amazone, scintillante et royale! Certes, si on n’a pas lu la pièce, on ne sait pas du tout qui elle est et sans doute Balanchine avait-il une ballerine à distribuer dont il ne savait que faire et à qui il a confié le personnage. Je plains un peu les danseurs condamnés à faire les chiens, mais ce moment d’un grand kitsch était bien enlevé.

Pour revenir au « moins», et bien, on est frustrée de voir une foule de danseurs n’avoir rien du tout à danser, tomber comme des cheveux sur la soupe, et être même l’ajout de Balanchine, on ne sait pour quelle raison, comme Karl Paquette qui  avec une horrible et trop courte petite tunique verte,   disparaît  aussitôt après avoir servi de faire valoir à Titania et que dire d' Audric Bézard – Thésée –  qui n'a rien  à danser du tout : on se demande pourquoi ils sont là... Même commentaire pour le pas de deux du divertissement, partie sans grand intêret, si ce n’est celui de faire briller une nouvelle soliste féminine.  De ce solo, Marion Barbeau tire son épingle du jeu, avec suavité, douceur, candeur. Elle est magnifique.  Mais pourquoi ne pas avoir exploité la pièce Pyrrhame et Thysbée que joue à ce moment là les comédiens de fortune pour prolonger le ballet et lui garder une continuité ?  Ce divertissement arrive comme un cheveu sur la soupe, lui aussi, et les protagonistes de la première partie n’ont rien  à danser… quel gâchis !

Voilà donc un ballet contrasté, qui, d’un côté,  enchante par sa fidélité à l’esprit de la pièce et sa théâtralité inventive mais qui, d'un autre côté, frustre à cause du déséquilibre créé par un grand nombre de danseurs sur scène qui ont peu  à danser et par l’ajout d’éléments qui embrouillent le tout.

Agathe Poupeney pour l'opéra de Paris

Agathe Poupeney pour l'opéra de Paris

Visuellement, c'est à la fois beau et kitsch. Certains costumes ridicules voisinent avec  d'autres  de toute beauté. Quant à vous, messieurs les décorateurs, pensez aux spectateurs qui, sur le côté, ne voient pas tout un bout de scène à cause des décors trop sur l'avant scène qui en masquent toute une partie! L'orchestre sous la baguette de Simon Hewett, a été de bonne tenue, mais manquait un peu de magie... il faut dire aussi que l’ajout d’œuvres par Balanchine étrangères au Songe, créée un assemblage  disparate qui n’aide pas à donner une unité. Certes, les romantiques adoraient cette œuvre qu’ils opposaient au théâtre classique et sa construction tirée au cordeau et qui pour eux, étaient synonyme d'ennui et d'imagination brisée … là, dans cette belle pagaille, - au final, très ordonnée quand on lit la pièce de Shakespeare- on emporte avec soi la magie de Révillion, O Neill, Coste et Park… et comme on est privé de danse depuis deux mois et demi, on rentre chez soi heureux. Merci et bravo aux artistes!

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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 10:47
Léonore Baulac nommée étoile le 31 décembre 2016

Léonore Baulac nommée étoile : Aurélie Dupont crée son équipe (deuxième !)

 

La nouvelle était attendue depuis pas mal de temps et lorsque le nom de Baulac a figuré sur la distribution en date du 31 décembre, les rumeurs se sont amplifiées ; elles n’ont pas décru même après la nomination de Germain Louvet le 28 décembre. Ces deux artistes ont d’ailleurs dansé ensemble les rôles de Roméo et Juliette et les personnages principaux de Casse-Noisette ( Drosselmeyer/ Prince et Clara) que nous voulions voir, car nous avons toujours adoré Léonore, mais cela n’a malheureusement pas été possible.

 

Il est remarquable de se rappeler que dans l’émission « La danse à tout prix » qui date de 2012, suivre ce lien pour lire l’article correspondant - cette danseuse qui préparait le concours passait son grade de coryphée pour la 4ème ou 5ème fois sans se décourager. Elle était guidée par Aurélie Dupont pour le rôle du Cygne noir, et la petite séance de travail filmée en disait long sur la ténacité, la pugnacité de cette artiste. Elle ne changera pas de grade cette année-là non plus, mais à partir de 2013, tout va s’enchaîner pour elle : elle passé coryphée, puis sujet en 2014, et enfin première danseuse en 2015 ; elle a 25 ans. Heureusement, malgré ces années difficiles, elle a déjà abordé un certain nombre de rôles, car B. Lefèbre tout comme B. Millepied l’ont généreusement distribuée ce qui a permis au public de ces trois dernières années d’avoir eu de multiples occasions de la voir, soit dans le corps de ballet, où on la remarque toujours, soit dans un petit ou grand rôle ; on se souvient par exemple très bien de sa Fée dans la Belle au bois dormant, toute d’ incandescence féérique, de sa présence lumineuse dans le Chant de la Terre de Neumeier, ou encore de sa danse flamboyante dans le Daphnis et Chloé de B Millepied.

Et même dans l'affreux Nuit transfigurée de ATDK, elle irradiait aux côtés du blond Karl Paquette!

 

La Saison dernière, on a pu la découvrir dans le rôle de Juliette, aux de M Heymann, MO Braham s’étant malheureusement blessée ; elle a donc remplacé au pied levé la Ballerine et a incarné une Juliette " garçon manqué" dans le sens où élévée au milieu des querelles et des combats quotidiens, la jeune fille a acquis un caractère fort,tout de passion, qui comme ses pères ou cousins, prend les rênes de son destin en mains.

 

Ce qui enchante en elle, c’est cette façon si personnelle de s'exprimer en scène. Il y a en elle un contraste saisissant entre son visage elfique, sa grâce cristalline, son apparente fragilité qui cache en réalité une énergie peu commune et une grande force. Léonore danse comme si sa vie en dépendait. Elle est toute de générosité, de spontanéité, très vive. C’est une travailleuse acharnée que l’échec n’amollit pas. Elle est toujours prête à relever les défis, et se plaît autant dans le registre contemporain que dans les rôles classiques.

Tout cela a dû séduire Aurélie Dupont qui la connaît bien, et doit saluer sa capacité de travail hors norme, ainsi que sa très grande sensibilité, que possède également la directrice de la danse.

 

En même temps qu’elle en 2015, une autre artiste a été promue Première danseuse, Hannah O Neill que nous adorons pour la perfection de son placement, de ses lignes, pour son élégance et sa classe exceptionnelle, pour sa grâce d’une beauté froide, sa technique précise, toutes qualités qui signent les Etoiles. On ne pourrait imaginer deux personnalités plus opposées : l'une tout de chair et de sang, l'autre, presque surnaturelle mais très solide techniquement. Deux beautés différentes, deux artistes attachantes. Nous espérons que la seconde accèdera aussi au titre suprême. 

Les Saisons prochaines, très avares en ballets narratifs lui permettront de danser si elle le souhaite la Sylphide, à qui elle donnera beaucoup d’esprit, Kitri qui sera pleine de panache et de verve latine, et sans doute Tatiana, dans lequel il sera difficile d'oublier Isabelle Ciaravola!

 

On se réjouit donc de l’étoilat de cette artiste attachante, qui montre sur la vidéo de sa nomination une humilité sincère et touchante. Que les 16 prochaines années soient pour elle emplies de découvertes, de rencontres chorégraphiques, de rôles qui lui apporteront tout le bonheur de danser qui est le sien et la couronneront véritablement « Etoile de l’opéra de paris ».

 

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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 10:18
Jérôme Bastianelli  : Tchaïkosky, Acte Sud

Cette biographie, qui part de la mort du compositeur, puis va à rebours, est passionnante à lire; très concise, elle ne prétend pas analyser l'œuvre du compositeur, mais brosser un portrait sensible en croisant de nombreux points du vue, tant de musicologues que de compositeurs contemporains de Tchaikovsky voire plus récents, ce qui la rend passionnante, tant ces points de vue s'opposent! Il faut voir les musicologues projeter leur propre " moi" sur la Pathétique, chacun y allant de son interprétation qui va de l’annonce de la propre mort de Tchaikovsky, survenue brutalement quelques jours après la première exécution de l’œuvre,  jusqu'au délire d'un  complot totalitaire !Le plus amusant, ou effrayant? - est de voir chacun être persuadé détenir l'absolu vérité et le bon goût sur la musique du compositeur!

 

Un homme trop sensible?

Suite aux nombreuses critiques que Tchaïkovski essuie sous prétexte qu’il est un compositeur qui étale trop sa sentimentalité,  Stravinsky écrit en 1921 : " Tchaïkovski par sa nature, possédait au plus haut point ces trois qualités : la simplicité, l'absence d'artifice et la spontanéité; c'est pour cela qui ne craignait jamais de manquer de retenue, alors que des gens prétendument vertueux, se considérant comme raffinés, ou appartenant à des milieux académiques, étaient choqués par son discours musical sincère et sans artifices"


Cet homme doué de l'une des plus grande sensibilité de l'histoire de la musique, voir... hypersensibilité, a une place vraiment à part puisque tout en se déclarant profondément russe, il n'en a pas moins accepté et accueilli en profondeur les influences de la musique européenne ainsi que leurs codes de composition, que les le groupe des cinq  rejetait allègrement. Je cite un passage très anecdotique mais qui en dit long sur cette hypersensibilité, un jour que le compositeur se rend dans un zoo :

"Tchaikovsky assista à la séance de nourriture d'un boa qui sous ses yeux avala un lapin; le compositeur poussa alors un cri mémorable, éclata en sanglots et perdit son sang-froid; ses amis le ramenèrent à son hôtel, où il demeura fièvreux jusqu'au soir, sans rien pouvoir avaler"
 

Maison de Tchaïkowsky à Klin

Maison de Tchaïkowsky à Klin

Lucidité et gentillesse

 

Lucide, il l'était, s'interrogeant toujours sur sa démarche personnelle et les moyens de réaliser ses œuvres, il travaillait vite, certaines symphonies étant écrites en trois mois

A propos de Massenet, lui aussi un hypersensible, qui a mis tant de larmes dans son Manon, Tchaïkovsky écrit non sans humour : " il me donne mal au cœur, et le plus navrant dans tout cela, c'est que, dans cette matière écœurante, je sens des relents de moi-même"

 

Tchaïkovsky fut aussi critique musical et il alla écouter la Tétralogie à Bayreuth, l’été1876. Voici ce qu’il écrit à l’issu du Crépuscule des Dieux, c'est-à-dire après quatre journées passées à écouter le cycle complet : « Avec les derniers accords du Crépuscule des Dieux, je me suis senti comme libéré de prison ; il est possible que les Niebelungen soient une grande œuvre, mais assurément, on a jamais rien produit de plus assomant et interminable ! »

Un homme d’une grande gentillesse, extrêmement touchant y compris dans ses contradictions, dont la mort, survenue quelques jours après qu'il ait dirigé pour la première fois sa Pathétique (si proche par son ton douloureux du Lac ou de certaines pages de Casse Noisette) a laissé bien des questions; a-t-il été empoisonné? Est-il mort du choléra, comme sa mère, qu'il a perdu à 14 ans? Ou bien s'est-il suicidé ? Sans doute est ce la maladie qui a emporté Tchaikovsky, mais le mystère qui entoure sa mort en dit long sur le personnage, si secret! André Lishke qui a écrit un livre passionnant sur le compositeur et traduit et regroupé dans un autre volume des lettres du compositeur, pense que celui-ci s’est inoculé volontairement le choléra ; il se serait donc suicidé pour échapper à une affaire de mœurs un peu trouble, mais Bastianelli qui a recoupé les différents témoignages pense qu’il n’en est rien ; au fond, il importe peu importe que la mort du compositeur reste inexpliquée, puisqu’il laisse derrière lui une œuvre d’une beauté poignante ; il est sans doute de tous les grands compositeurs du 19ème siècle, celui qui avait un véritable génie mélodique qui se doublait d’un des orchestrateurs les plus talentueux. De l’ouverture fantaisie de Roméo et Juliette à la symphonie Pathétique, du Lac des cygnes à Casse Noisette en passant par La Belle au bois dormant, d’Eugène Onéguine à la Dame de Pique, son héritage est unique et profond.

 

Cet ouvrage est une bonne introduction pour qui souhaite en apprendre plus sur le compositeur sans se lancer dans un volume trop important, bourré d'analyses musicologiques. Il ira à l'essentiel et en quelques heures de lecture, aura l'impression de mieux connaître le musicien.

Il ne faut pas le lire en cherchant à approfondir l'oeuvre qui est juste replacée dans son contexte, mais pas analysée ; c'est le propos de Lischke d'en faire l'analyse, dans les 1000 pages qu'il a consacré chez Fayard au compositeur, mais ce sera pour un autre article!

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29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 10:38
photo sur le site de l'ONP

photo sur le site de l'ONP

Germain Louvet nommé étoile

 

 

La nouvelle flottait dans l’air depuis quelque temps puisque Ariane Bavelier avait platement -mais l’annonce n’en était pas mon claire pour autant -  titré son papier sur le Lac du 25 décembre : « Un Prince est né » anticipant donc la nomination de ce jeune danseur de 23 ans, tout fraîchement promu premier danseur.

 

La première remarque que l’on peut faire, c’est que Dame Dupont a du caractère ; comme un Noureev autrefois, elle utilise la hiérarchie  et la  contourne en même temps ! Elle nomme bien un premier danseur, donc elle la respecte, mais celui-ci n’a pas encore pris ses fonctions, donc elle la contourne ! Il y a eu des antécédents à ce genre de nomination : Guillem avec Noureev par exemple. Héhé ! Voilà ce qui s’appelle être un capitaine ! 

 

La deuxième, c’est qu’elle veut absolument se démarquer des directeurs et directrices qui l’ont précédée : pour former sa nouvelle équipe, elle va donc puiser dans les nouveaux talents émergeant et non dans les premiers danseurs déjà en place. Elle passe donc allégrement au dessus des Alu, des Marchand et des Raveau qui portent ce titre depuis quelques saisons et attendent….

 Louvet, jeune sujet fraichement promu premier danseur au concours de novembre dernier,  correspond à ce qu’on appelle un danseur noble, dans la lignée d’un Mathieu Ganio ou d’un JG Bart.  Physiquement, ils sont longilignes, ont des lignes infinies, et un air de noblesse qui signe les princes des ballets classiques

 

Dame Dupont a déclaré vouloir nommer les étoiles jeunes, ce qui est normal, puisque les danseurs sont des sportifs de haut niveau qui atteignent leur maturité technique autour de  20-25 ans environ ; elle-même, a-t-elle déclaré, n’était pas prête quand elle a été nommée ; cette femme courageuse, qui a dansé après avoir subi une opération du genou, a travaillé toute sa vie, et on a vu à quel point sa personnalité artistique s’est développée tout au long de sa carrière ; si on l'a peu aimée dans certains rôles, à cause de son côté trop sage, son Ombre des Mirages ou sa Sylphide restent nos plus beaux souvenirs. Elle sait qu'il faut du temps pour devenir une étoile complète ; on peut l'être techniquement à 20 sans l'être artistiquement. Etre promu étoile après 28 ans n'a pas de sens pour elle ; et pourtant, on ne compte pas le nombre d'étoiles que B Lefèvre a nommées après cet âge. Pourtant, les danseurs savent qu'on ne peut plus progresser techniquement, et aborder les grands rôles après cet âge si on ne les a pas déjà fait siens avant devient plus difficile, le corps ne les ayant pas digérés, mémorisés, intégrés. Retravailler un grand rôle abordé jeune puis  dansé des dizaines de fois ne pose pas de problème à 35 ans alors qu'il en pose si c'est à cet âge là qu'on l'aborde pour la première fois.  Alice Renavand, par exemple, est l'exemple type de l'étoile nommée trop tard ; après une série de Don Quichotte, elle renonça purement et simplement au classique.... du gâchis pur. C'est ainsi qu'on finit avec des étoiles - hors karl Paquette - qui dès 32 ans, ne dansent plus que du contemporain. Quand on sait que Margot Fonteyn dansait encore Juliette à 57 ans on Pontois la Belle au bois dormant à près de 50 ans...

 

La troisième, c’est qu’elle lance un message clair : retour du classique à l’ONP !

 

Mais, mais, mais, me direz vous ? Et la saison à venir ? Il n’y a qu’un Noureev  et la fille mal Gardée, avec entre les deux un Onéguine ?

Cette saison a sans doute été dessinée en partie par Millepied et en porte encore sa marque ; Aurélie Dupont n’a sans doute pu faire que quelques ajustements ; et c’est ce qui explique que l’on trouve une œuvre de Millepied l’an prochain ; les plannings des artistes se font des années à l’avance et pour les chorégraphes, c’est la même chose ; Dame Dupont n’a sans doute pas pu créer la saison idéale qui paraîtra vraisemblablement pour 2017/2018. Car être directeur veut dire passer une bonne partie de sa journée à téléphoner pour accorder les plannings... En nommant un danseur " noble", elle annonce la couleur de ce que sera ses futures saisons.

 

Ce Germain Louvet, alors, c’est bien, sa nomination ?

 

Nous avons vu son Siegfried le 25 (prise de rôle), qui possède des qualités de danse « à la française » indéniables ; sa variation mélancolique était superbe techniquement parlant.  Mais à 23 ans, sans jamais avoir encore abordé de grands rôles, son personnage était bien lisse ! La personnalité n’a pas encore éclos ; il faut donc espérer que ce jeune danseur va pouvoir au gré des années qui viennent renforcer sa technique encore un peu fragile – il a encore quelques années pour cela – mais surtout aborder suffisamment de personnages pour que son potentiel artistique puisse éclore ; pour cela, il lui faudra un bon coaching et une distribution intelligente qui ne le fera pas aller d’une salle à l’autre ( Bastille et Garnier n’ont pas les mêmes pentes ni les mêmes sols, et les dos des danseurs en souffrent en premier) ni passer d’un chorégraphe contemporain à un classique dans le même mois ( ce qui a été le cas encore cet hiver )

Il faudra donc prendre grand soin de cette nouvelle graine pour que, à l’instar d’un Heymann, d’un Ganio, il ne se blesse pas.  Attention, je ne le compare pas à ces deux aînés, qui, à son âge, avaient déjà un fort charisme et une technique époustouflante, ce qui n'est pas encore son cas.

 

A-t-il été nommé trop tôt?

 

Et bien, pour répondre à cette question, tout dépendra de la façon dont il sera distribué l'an prochain, les rôles qu'il aura l'opportunité de travailler dans les années qui viennent, et surtout, je le répète, la façon dont il sera " coaché".  23 ans, ce n'est pas 18 ans, et Ganio qui a été nommé à cet âge, splendide, déjà, de charisme et de technique, a hélas souffert de conditions de travail déplorables qui l'ont amené à se blesser gravement; jamais depuis, il n'a retrouvé la flamboyance de la superbe technique qu'il avait à 20 ans, même s'il reste, depuis que Nicolas Le Riche est parti, mon artiste masculin préféré pour sa sensibilité, sa grâce, cette qualité d'âme qu'il dépose sur les rôles et son partenariat attentif.

 

Cette nomination affirme donc la direction qu’Aurélie Dupont veut donner à la compagnie ; on sent donc chez elle de la volonté, et une politique de danse déjà bien construite dans sa tête. Après, à tous ceux qui prétendent grâce à Louvet avoir vu pour la première fois un prince Siegfried, on leur rit au nez ! Bassesse de courtisans qui prétendent voir ce qui est médiatiquement repris à grands cris ! Et on rit plus encore de l’inculture de ceux qui n’ont probablement jamais vu Jude, Le Riche ou Legris dans ce rôle  - ce qui en soi n'est pas grave - mais affirment découvrir un Prince exceptionnel quand il n'a été qu'une jolie promesse de Prince futur...

A noter aussi, que Louvet est de la génération école de danse " Platel" et non "Bessy".

Reste à espérer qu'elle ne laissera pas en route François Alu, premier danseur, qui possède une personnalité en scène époustouflante, une solide technique, et une générosité qui lui fait honneur; j'avais d'ailleurs écrit cet article lors de sa nomination au poste de premier danseur

Souhaitons à ce sympathique jeune homme beaucoup de bonheur dans son étoilat!

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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 08:45
Le jeune Tchaïkosky

Le jeune Tchaïkosky

Sur le forum que j'administre, dansespluriel, j'ai ouvert tout un topic sur le Lac des cygnes et ses secrets.

  • Vous pourrez y lire quelques réflexions jetées sur le papier qui concerne l'admiration que Tchaïkowsky, homosexuel, portait à Louis II de Bavière, qui lui même se prenait pour le Chevalier aux cygnes, Lohengrin, allant jusqu'à faire ériger Neueschwanstein, le château de la nouvelle pierre du cygne près du lac de Starnberg, où il fut retrouvé noyé (comme le prince Siegfried)
  • Ou bien comment Proust s'est inspiré du ballet pour créer les personnages de Swann (cygne) et Odette ( son amante) qui deviendra une véritable Odile au fil des pages du premier opus qui ouvre la Recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann.

 

  • Vous réviserez ce qui, sur le plan chorégraphique appartient à Petipa, ou Lev Ivanov, qu'on a tendance à oublier, ou encore à Noureev qui a créé deux versions : l'une pour Vienne en 1961 et l'autre pour Paris en 1984.
  • Vous y lirez aussi comment le Lac de Noureev a créé une véritable tempête, en 1984, les 150 danseurs étant alors en grève et refusant de danser la version que Noureev leur proposait. C'était la guerre entre ces deux camps, mais Noureev finit par faire la paix et c'est sa version que l'opéra danse depuis tout ce temps. Avant sa venue, l'ONP dansait la version de Bourmeister qui fut remontée ( Noureev l'avait promis pour avoir la paix) la saison suivante.
  • Vous accéderez aux dossiers de l'INA avec des documents inédits
  • Vous découvrirez que la série des 32 fouettés n'est ni de Petipa, ni d'Ivanov mais de Pierina Legnani, danseuse italienne qui fit une magnifique synthèse entre les écoles russes, françaises et italiennes et leur célèbre travail de virtuosité pour les sauts et la batterie. C'est elle qui a eu l'idée de clore l'acte III par ces fouettés à présent si célèbres que la salle les attend, les compte et en un mot, me tape sur les nerfs à chaque fois que ce passage arrive!

 

  • Vous découvrirez en quoi la version de Noureev est si personnelle et avec quelle simplicité il a su resserer le drame autour du prince, donnant un double à Wolfgang qui a l'origine n'en avait pas, permettant ainsi au pas de 3 de l'acte III de trouver un ressort théâtral inédit
  • Et enfin, comment et pourquoi il s'est débarrassé de la sublime danse russe.

Tout cela à lire sur le forum dansespluriel 

Peut être aurez vous ensuite envie de nous rejoindre?

 

Lev Ivanov, le génial créateur des actes blancs

Lev Ivanov, le génial créateur des actes blancs

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 10:15
Les cygnes et le corps de ballet : véritables stars de ce 25 décembre!

Les cygnes et le corps de ballet : véritables stars de ce 25 décembre!

Sous-titre : quand un corps de ballet inspiré nous fait aimer une production qu'on n'aimait pas depuis 32 ans!

 

Les Lac se suivent mais ne se ressemblent pas. En ce 25 décembre et malgré une grippe naissante, tout ce qui avait déplu le 22 enchante. C’est curieux, mais c’est ainsi ; les spectacles vivants varient au gré des représentations. Jamais on ne voit deux fois la même chose, quand bien même on irait tous les soirs. Le corps de ballet, magique, avait reçu en ce jour de Noël ce supplément d’âme qui signe les représentations qu’on n’oublie pas a tel point qu’on se prend à aimer cette production qu’on critique depuis 1984 à cause de ses décors, de ses costumes, et des divertissements des actes I et III qu’on a toujours trouvés bien longuets. Mais ce jour-là, la magie opère et on se prend de tendresse pour les tons fanés, le décor peint ou clos, et surtout, pour le magnifique travail d’une troupe soudée qui semble retrouver un nouveau souffle. Dans ce cadre si bien dessiné, on se rappelle alors que tout est né dans l’esprit du Prince et que, comme l’écrivait un critique allemand, « nous assistons là à une lente autodestruction d'un esprit noble. (...) En fait, ce que Noureev nous offre n'est pas un drame mais une élégie, évitant toute virtuosité et brio au profit d'une simplicité et d'un flot sans fin de lyrisme et de poésie"

La Valse, précise et enlevée n’a d’égale que le panache de la Polonaise des 16 garçons ; dans cet écrin, le pas de trois présente des solistes qui rivalisent d’esprit, de musicalité, de brio : Marine Ganio insuffle à sa danse une grâce palpitante et légère comme les ailes d’un grand papillon ; sa batterie espiègle et précise nous rappelle que cette demoiselle a de l’esprit à revendre ; à ses côtés, Eleonore Guérineau oppose à un buste et des bras déliés, une danse vif-argent dans les grands sauts ; quant à Axel Ibot, sa batterie flamboyante, ses sauts avec une belle élevation et son fulgurant manège de grands jetés en tournant s’harmonisaient parfaitement avec la virtuosité de ses deux compagnes dont le plaisir de danser était communicatif!
A l’acte II, les cygnes élégiaques, lyriques, douloureusement mélancoliques se fondaient magnifiquement à la partition de Tchaïkovsky, très bien dirigée par Vello Pahn. Les quatre petits Cygnes comme les quatre grands Cygnes sont parfaits dans leurs mouvements à la fois synchrones mais poétiques et inspirés.

A l'acte III, la czardas de Fabien Révillion et Sae Eun Park est enlevée, la danse espagnole de Boulet, Gorse, Bittencourt, Ibot, pleine de fougue, la danse napolitaine de Marine Ganio et Antoine Kirscher, pleine d’esprit.

A l'acte IV, on retrouve avec émotion les cygnes émouvants pour lesquels on est plein de compassion.

 

Que dire alors au milieu de cette perfection des rôles titres, dansés par Germain Louvet et Ludmilla Pagliero qu’on avait adorée en Kitri et en Giselle ? Qu’hélas, on n’aura vu ni un Prince Siegfried, ni une princesse ou un cygne, mais un duo incroyablement plat, qui ne raconte rien et ne fait ressentir aucune émotion. On se lasse vite d’une certaine beauté esthétique ; et les équilibres tenus à l’infini par Pagliero qui se frotte à un rôle qui n’est pas pour elle, finissent par agacer tant ils coupent sans cesse le récit qui n’est absolument pas construit. Manquant pour ce rôle cruellement de lyrisme, de cette poésie toute en finesse, la danseuse escamote tous ses petits piétinés qu’on adore dans la première variation, ou les mouvements de cou qui rappellent que la princesse redeviendra un cygne avant la fin de la nuit. Siegfried, lui, arbore un large sourire tout au long du premier acte ; il est joyeux, sautillant et aimable avec tout le château. C’est un jeune gars bien de son époque, bien dans sa tête et dans son corps, et ce n’est pas demain qu’il va aller se noyer dans le Lac ! Aussi, resterait-on cruellement sur sa faim, mais voilà, l’opéra de Paris à sa botte secrète en la personne de Karl Paquette qui sauve Noël puisque Ganio et Bullion ayant déclaré forfait pour Rothbart, c’est Karl, le sauveur qui a dansé une fois de plus Wolfgang/Rothbart, et ce pour notre plus grande joie. Il faut le voir aux petits soins pour tous, présent sur le plateau tout en s’effaçant, permettant malgré tout à l’histoire d’être racontée de bout en bout. Et l’on sort en se posant une question hautement existentielle : que fera l’opéra quand Karl partira à la retraite ?

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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 21:04
Karl Paquette, on l'adore!

Karl Paquette, on l'adore!

Soirée du 22 décembre

Hannah O Neill, Fabien Révillion, Karl Paquette

Je n'ai malheureusement aucune photo de ces trois artistes en scène ensemble et le regrette tellement!

 

Cette soirée très inégale était marquée par la prise de rôle de Fabien Révillion en Prince Siegfried aux côtés d’Hannah O Neill dans le rôle d’Odette/Odile, déjà vue en 2015 dans ce même rôle. Inégale parce que malgré un corps ballet en forme et heureux de danser, l’enthousiasme de l’acte I est brutalement refroidi par l’arrivée de 32 cygnes surgelés, tout droit sortis d’un camp de redressement en Sibérie, que des travaux forcés ont rendu en tous points semblables aux esclaves robotisés du Métropolis de Fritz Lang. Les 4 petits cygnes, n’ont pas été épargnés : ces pauvres automates dont les ressorts trop tendus agitent compulsivement têtes et  pieds, exécutent des mouvements étriqués et saccadés en se piétinant mutuellement dans une danse mécanique sans âme. On regrette alors douloureusement le quatuor Ould Braham, Gilbert, Froustey et Fiat de 2006, se demandant quel maître de ballet sadique a pu réduire au motif de « papier peint » ces cygnes qui sont la splendeur de ce ballet. Du massacre pur… 

Au 3ème acte, la Czarda de Séverine Westermann et Cyril Mitilian nous ramène vers la danse : ils sont très énergiquement et joliment entourés et nous aide à supporter les chorégraphies plates qui se succèdent. Le reste paraît un peu long malgré la conviction avec laquelle dansent les artistes et les solistes. Le divertissement bavard se clôt par la gracieuse et très féminine danse des fiancées.

 

Karl Paquette,  Rothbart ou Wolfgang, qui connaît le rôle sur le bout de la cape,  apporte mille détails à ce personnage à l’ombre machiavélique. Tour à tour inquiétant, féroce, brutal, énigmatique, il manipule un virginal prince Siegfried  qui s’efforce de plaire à son précepteur sans comprendre – ou oser comprendre- ce que Wolfgang attend de lui. Dans leur premier duo d’une intimité troublante, ce jeune élève appliqué au regard éloquent, s’efforce d’apprendre une chorégraphie dont le sens l’effraie. Pudique, modeste, assumant mal son titre de Prince et ses désirs profonds, il se soumet facilement aux autres. Dans le pas de deux suivant, dérouté par la rudesse avec laquelle Wolfgang le projette sur le sol, il lève douloureusement la tête sans se révolter, confiant à son regard candide une interrogation poignante. Aussi, n’est-on pas le moins du monde étonné que, lorsqu’il rencontre la princesse Odette, il se plie aux désirs de celle-ci et lui  offre spontanément une promesse d’amour éternel.

Le Prince Siegfried  de Fabien Révillion est un cœur tendre, touchant par son inexpérience. On avait, les saisons passées, aimé son Benvolio  bon camarade, qui donnait une réplique tempéré à un Roméo trop impulsif ou à un Mercutio trop bagarreur ; on avait été émue par l’homme blessé du Chant de la Terre, tout en quête d’absolu, qui se heurte  à la rudesse du monde ; on avait apprécié la danse ciselée et raffinée de son Des Grieux, dans la Dame aux camélias. Mais surtout, on avait pleuré son Lenski, jeune poète de 20 ans blessé à vif par la futile Olga mais plus encore par son ami Onéguine, détestable ce soir là qui le pousse à bout et provoquera une mort d’une injustice insoutenable. On adore son prince Siegfried, humain, vulnérable, pas armé pour le monde dans lequel il vit.

Tout au long des 4 actes, Fabien Révillion insuffle au Prince Siegfried candeur, rêverie, innocence ou passion. Il est toujours juste. La construction du personnage, intelligente et  tout en finesse, est soutenue par une danse tour à tour modeste (1ere variation), spontanée et puissante (acte III) ou bien douloureusement lyrique ( acte IV) Partenaire attentif, chaque pas ou geste exprimant un sentiment, une pensée, une émotion. Un travail d’interprète remarquable et parfaitement abouti, servi par une technique sûre qui devient flamboyante quand c’est nécessaire.

Avec Bézard, chant de la terre, Neumeier

Avec Bézard, chant de la terre, Neumeier

Pour son deuxième Lac, la charismatique Hannah O Neill, à la danse belle comme un matin de givre, est moins convaincante que l’an passé : à vouloir devenir une Odette toute de douceur et de fragilité, sa danse perd en sincérité. Être une princesse Leia lui allait mieux. Dans l’acte III, renonçant à la séduction mutine de 2015, elle s’essaie à une perfidie mesurée. Ce compromis ne convainc pas non plus. Heureusement, la danseuse parvient enfin au IVème acte à trouver le ton juste, et l’osmose avec son partenaire devient totale : les deux nous offrent un ultime pas de deux déchirant de douleur et de larmes au milieu de cygnes qui tout à coup, retrouvent un peu d’âme eux aussi.

Découvrir le Siegfried de Fabien Révillion a été un vrai cadeau de Noël.

Ainsi, malgré l’imperfection de cette soirée, emporte-t-on à la maison un trio d’artistes qui nous ont raconté à trois voix l’un des contes à double fond les plus tragiques qui soient et on les en remercie du fond du cœur.

Hannah O Neil, avec Y Bittencourt, 2015

Hannah O Neil, avec Y Bittencourt, 2015

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